Résultats des financements 2013

Six bourses doctorales ont été allouées en 2013 :

Construire et maintenir un marché de masse pour un objet de consommation risqué (1941-2013)

Directeur de thèse : David Pontille
Laboratoire d’accueil : Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI)
Axe thématique de recherche : 1- Innovation et société

Candidat : Matthieu Baudrin, diplômé d’un Master 2 « Histoire des sciences, technologies, et sociétés » du Centre Alexandre Koyré EHESS (Année universitaire 2012-2013)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Que ce soit le chemin de fer ou l’automobile, l’aspartame ou le téléphone portable, le nucléaire ou la télévision, de nombreuses technologies faisant aujourd’hui partie de notre quotidien sont le fruit d’un processus long et collectif d’innovation au cours duquel les controverses sociotechniques ont joué un rôle important. Par exemple, la technologie aérosol est aujourd’hui omniprésente et la bombe aérosol a été progressivement banalisée dans les pratiques quotidiennes. Des domaines industriels extrêmement variés ont opté pour un emballage aérosol. C’est ainsi que cette technologie se décline aussi bien pour les déodorants, la laque pour cheveux et les mousses à raser dans les salles de bain, la chantilly dans le réfrigérateur, que les lubrifiants et la peinture dans le garage. On la retrouve sous la forme d’une bombe lacrymogène dans le domaine de la sécurité. Cet objet technique a conquis des marchés très divers.

Objet banal et omniprésent, la bombe aérosol est également au centre d’enjeux industriels contemporains. Au fil du développement industriel de la deuxième moitié du XXème siècle, les entreprises ont progressivement été amenées à publiciser leurs actions tout en les justifiant auprès des consommateurs, des investisseurs et du pouvoir politique. C’est ainsi que de nos jours les industriels sont tenus de répondre à leurs publics dans l’objectif d’assumer avec « transparence » leur « responsabilité sociale et environnementale ». Par exemple, « la responsabilité environnementale » de toute l’industrie aérosol fut gravement mise en cause lors de la controverse des CFC au sujet de la destruction de la « couche d’ozone ». Ce phénomène qui vise à rendre davantage visible le rôle politique et économique de l’industrie est à mettre en perspective avec la construction et le maintien d’un marché de masse qui est un processus dynamique complexe en mouvement depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Au cœur de cette relation entre la « responsabilisation sociale » croissante des industriels et le maintien d’un marché de masse se trouve le processus d’innovation technologique.

Ce projet de recherche vise à comprendre la place d’un objet technique, comme bien de grande consommation, dans cette dynamique de constitution progressive de l’industrie contemporaine en tant qu’un acteur marchand et politique. La « responsabilité sociale » tout comme la banalisation de la technologie aérosol par la construction d’un marché de masse, sont deux phénomènes sociologiques qui résultent d’une construction progressive et controversée, au fil du temps et qui nécessitent de fait une approche historique pour en saisir les logiques d’évolution. Il s’agit donc de produire une étude sociologique de la trajectoire de la bombe aérosol, comprise comme un traceur historique de la période contemporaine permettant d’aborder d’une nouvelle façon l’histoire industrielle et l’histoire de la consommation en mobilisant des outils d’analyse empruntés à la sociologie des marchés, à la sociologie de l’innovation et à la sociologie des risques.

Ce projet de recherche offre la possibilité d’enrichir la compréhension des relations entre innovation et société en les étudiant dans la durée et en articulant les dimensions marchandes, techniques et politiques de la construction et de l’évolution de ces relations. D’une part, l’innovation technologique et ses marchés se redéfinissent mutuellement au rythme du déploiement de l’objet technique. C’est ainsi que l’on observe des mutations importantes lors du passage de la bombe aérosol d’un marché militaire à un marché civil, l’objet technique s’adaptant à de nouveaux usages tout en les configurant. D’autre part, le parcours diachronique de l’objet technique n’est pas linéaire, mais se comprend par l’étude de temps forts que sont les controverses sociotechniques. C’est lors de ces épreuves que s’opère une reconfiguration simultanée de l’innovation technologique, des institutions (firmes industrielles, instances de régulation) et des régimes de production de connaissances. Par ailleurs, il arrive parfois que les entreprises anticipent les controverses et formulent elles-­?mêmes les modalités de régulation de leur secteur en faisant valoir leur expertise auprès des parlements. Par exemple, des instruments scientifiques spécifiques ont été construits pour mieux comprendre l’effet délétère de certains sprays capillaires dans les années 1970. C’est en déconstruisant la banalisation de l’innovation technologique et la stabilisation temporaire de ses marchés que nous pensons pouvoir reconstituer la dynamique de publicisation croissante du rôle politique de l’industrie.

 

La compensation écologique, étude de la mise en place d’un dispositif libéral dans le cadre des politiques environnementales contemporaines

Directeurs de thèse : Dominique Pestre & Christophe Bonneuil
Laboratoire d’accueil : Centre Alexandre Koyré (CAK)
Axe thématique de recherche : 2 – Transformation des régimes et institutions de production de connaissances

Candidat : Benoît Dauguet, diplômé d’un Master 2 « Histoire des sciences, technologies, et sociétés » du Centre Alexandre Koyré EHESS (Année universitaire 2012-2013)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Depuis la loi n°76-629 du 10 juillet 1976 sur la protection de la nature, « la protection des espaces naturels et des paysages, la préservation des espèces animales et végétales, le maintien des équilibres biologiques auxquels ils participent et la protection des ressources naturelles contre toutes les causes de dégradation qui les menacent » sont considérés par le droit français comme d’intérêt général. Afin de s’assurer que l’environnement soit correctement pris en compte par les activités et infrastructures susceptibles d’y porter atteinte, cette même loi institue le principe de l’étude d’impact qui doit comprendre « au minimum une analyse de l’état initial du site et de son environnement, l’étude des modifications que le projet engendrerait et les mesures envisagées pour supprimer, réduire et, si possible, compenser les conséquences dommageables pour l’environnement ». Malgré cette ambition affichée, les études d’impact se sont le plus souvent limitées à l’évaluation de l’état initial et l’obligation de compenser les impacts fut généralement ignorée jusqu’à la transposition de la directive 2004/35/CE (dite « Directive Responsabilité Environnementale ») en août 2008 (Quétier, 2011; Barnaud, Coïc 2011).

Voie aujourd’hui privilégiée d’intégration de la biodiversité dans les projets d’aménagement, la compensation écologique consiste à mettre en œuvre des mesures susceptibles d’apporter une contrepartie aux pertes résiduelles de biodiversité engendrées par un projet d’aménagement. Les aménageurs se doivent de compenser dans un endroit Y les dégâts causés par leur aménagement en un endroit X. Cette compensation se fait soit par l’aménageur lui-même, soit par un tiers qui est gestionnaire de la réserve Y (banque de biodiversité) et vend des « crédits » devant être égaux ou supérieurs en valeur à ce qui a été dégradé en X. Cet outil de protection de la nature postule une équivalence entre des espaces et une substituabilité de la nature, et peut établir de nouveaux marchés de la conservation de la nature. L’égalisation des pertes et des gains par la compensation écologique s’inscrit aujourd’hui dans un objectif de « pas de perte nette » de biodiversité affiché et décliné dans diverses stratégies et politiques publiques (ex. Stratégie Nationale pour la Biodiversité, 2011).

Le présent projet de recherche envisage la compensation en tant qu’instrument de marché, c’est-à- dire comme dispositif libéral qu’il s’agirait d’étudier au travers des différents dispositifs matériels qui la compensent et par les différents opérations qu’elle réalise. Tel que défini par Foucault, un dispositif est « un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques ; bref, du dit aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même est le réseau qu’on établie entre ceux éléments […]. Par dispositif j’entends une sorte – disons – de formation qui, à un moment donné, a eu pour fonction majeur de répondre à une urgence » (dits et écrits vol III p 299). Il s’agirait donc, dans un premier temps, de décrire les différents dispositifs de compensation écologique – c’est-à-dire de décrire l’ensemble des mesures compensatoires (aussi bien les réserves d’actifs que les demande individuelles) mais aussi les procédures scientifiques et réglementaires, les appareils, les pratiques etc. – afin d’en dresser une typologie et de comprendre le fonctionnement entre-eux de ces différents dispositifs, la façon qu’ils ont de se compléter et de fonctionner ensemble pour constituer ce dispositif qu’est la compensation écologique. Une seconde partie s’intéressera aux savoirs-pouvoirs nécessaires au développement des méthodologies compensatoires. Il s’agira principalement d’effectuer un travaille épistémologique portant sur les investissements de forme nécessaires à la mise en équivalence des impacts négatifs et des mesures compensatoires ainsi qu’à la constitution d’un marché de la compensation le cas échéant. Enfin, dans une troisième partie, nous nous intéresseront aux subjectivités produites par la confrontation des individus aux dispositifs de compensation. Plus qu’une analyse des subjectivités individuelles, ils s’agira d’étudier la transformation du social qui s’opère avec la mise en place des dispositifs de compensation.

 

La gouvernance globale des relations entreprises-parties prenantes : les rôles de la légitimité et des relations de pouvoir dans la négociation de l’exploitation du gaz de schiste

Directeurs de thèse : Marie-Laure Djelic
Laboratoire d’accueil : ESSEC
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société ; 2 – Transformation des régimes et institutions de production de connaissances ; 3 – La gouvernance globale – Les échelles de gouvernement par la science

Candidat : Helen Etchanchu, diplômée d’un Master Scientifique in Business Administration Research, Strategy de l’ESSEC Business School (Année universitaire 2011-2012)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Cette thèse est au cœur du débat politique actuel sur le gaz de schiste et son exploitation en Europe. Au vu de ses implications environnementales, socio-économiques et politiques considérables, le sujet est polémique, et divise. La nouvelle avancée technologique que constitue la « fracturation hydraulique » ou « fracking » consiste à injecter un cocktail explosif contenant de l’eau, du sable, et des produits chimiques dans la roche-mère afin de créer des fissures dans des roches autrement imperméables, comme la roche schisteuse. Ce procédé permet d’exploiter des ressources de gaz non-conventionnel et représente un défi important pour le secteur de l’énergie au niveau mondial dans sa structure et son organisation actuelles. Ainsi les experts parlent-ils d’une « révolution du gaz de schiste » se référant au cas des Etats-Unis où l’avancée de cette nouvelle technologie et la découverte de vastes ressources d’hydrocarbures non-conventionnels ont fait baisser les prix de l’énergie et ont permis au pays de passer d’un rôle d’importateur d’énergie à un rôle d’exportateur. Le gaz de schiste est souvent présenté par ses défenseurs comme une énergie de transition vers les énergies renouvelables (Jenner & Lamadrid, 2013). Une notion fortement contestée par d’autres (Howarth, Santoro, & Ingraffea, 2011; Stephenson, Doukas, & Shaw, 2012). Les législateurs rencontrent plusieurs dilemmes de différents ordres :

1) économique : l’exploitation de vastes ressources potentielles et une nouvelle technologie économiquement viable (Bridgers & Scott, 2013; Engelder, 2012; Howarth, Ingraffea, & Engelder, 2011) permettraient de faire baisser de manière significative les coûts de l’énergie (Asche, Oglend, & Osmundsen, 2012; Boepple, 2012), mais nécessiteraient une exploitation de terrains sur des surfaces très étendues (Blohm, Peichel, Smith, & Kougentakis, 2012; Liss, 2011), de très grandes quantités d’eau (plusieurs millions de litres d’eau pour un puits) (Reins, 2011) et des capacités importantes pour le transport en camion (Jackson, 2012; Scott et al., 2011). De plus, la rentabilité des forages baisse d’une manière importante au bout de deux ans ce qui nécessite d’importants investissements en vue du forage de nouveaux puits (Howarth, Ingraffea, et al., 2011).

2) politique : l’indépendance énergétique grâce aux ressources nationales d’hydrocarbures (?wiek-Karpowicz, 2012; Johnson & Boersma, 2013; Pipes et al, 2012), mais des insuffisances réglementaires pour l’exploitation de ces ressources non- conventionnelles (Blohm et al., 2012; Boersma & Johnson, 2012; Kotsakis, 2012; Reins,
2011),

3) environnemental : le management du risque de pollution et de séismes directement lié au « fracking » d’un côté (Rusco, 2012; Warpinski, Du, & Zimmer, 2012), et le management de la transition énergétique de l’autre (Howarth, Santoro, et al., 2011),

4) sociétal : santé et gestion de l’eau contaminée, parfois radioactive (Fry, Hoeinghaus, Ponette-Gonzalez, Thompson, & La Point, 2012; Rahm et al., 2013).

Concernant les enjeux environnementaux, ce projet de recherche est ainsi particulièrement opportun, d’autant que le débat sur l’exploration du gaz de schiste s’inscrit dans le cadre plus large de la transition énergétique. On peut ainsi distinguer deux champs politiques qui structurent le débat concernant les enjeux environnementaux : 1. Les risques directement liés à la fracturation hydraulique, 2. Le transfert d’investissements potentiels pour des énergies renouvelables vers le gaz de schiste.

Face à la complexité de ce sujet, les législateurs européens échangent avec des acteurs divers afin de développer un cadre juridique adapté à cette nouvelle technologie. Ces acteurs (entreprises, scientifiques, organisations internationales,…) participent ainsi à la création du savoir autour du gaz de schiste et du « fracking ». La plupart des considérations et des études scientifiques sur ce sujet, à ce stade, sont controversées et se focalisent sur le domaine technique afin de mettre en lumière les risques d’un côté et les bénéfices économiques, sociaux et politiques de l’autre. Le présent projet de recherche, en revanche, adopte une perspective socio-économique et vise à clarifier les éventuels enjeux et jeux de pouvoir en regardant comment les différents acteurs développent des stratégies politiques qui visent à influencer le débat en leur faveur. Ce projet a aussi pour ambition de mettre en lumière le rôle des entreprises et des différents acteurs qui construisent le débat autour de la légitimation d’exploitation du gaz de schiste via la fracturation hydraulique.

 

Vérité et Neurodétection : de la science à la responsabilité juridique

Directeurs de thèse : Stéphanie Lacour
Laboratoire d’accueil : Institut des Sciences sociales du Politique (ISP)
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société

Candidat : Victor Geneves, diplômé d’un Master 2 Recherche « Propriétés Intellectuelles » de l’Université de Poitiers – CECOJI (Année universitaire 2012-2013)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Dans le but affiché de promouvoir le développement de recherches et d’innovations dans le domaine des neurosciences et neurotechnologies, la Loi bioéthique de 2011 a autorisé l’utilisation de l’imagerie cérébrale à des fins médicales, de recherche scientifique et à titre d’expertise judiciaire, par l’introduction d’un article 16-14 dans le Code Civil. Le projet soumis propose, au regard des acquis théoriques et techniques antérieurs en matière de droit de la responsabilité et dans le cadre d’une analyse comparatiste, de questionner la pertinence de cette prise de position législative. Une telle étude vise à éclairer, au travers de l’exemple des sciences et technologies de neurodétection et du droit de la responsabilité, les mécanismes de co-construction des technosciences émergentes sous l’angle particulier des institutions de régulation et de leurs évolutions. La comparaison projetée entre la France et le Québec sera, à cet égard, utile à la mise en lumière de l’influence de contextes politiques et sociaux distincts sur la co-construction des neurosciences et de leur encadrement normatif.

 

Les dispositifs d’innovation pour les leishmanioses au Brésil : une nouvelle voie pour la mise au point des médicaments et des vaccins pour l’une de maladies les plus négligées dans le monde.

Directeurs de thèse : Maurice Cassier
Laboratoire d’accueil : Centre de Recherche Médecine, Science, Santé, Santé Mentale (CERMES3)
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société

Candidat : Mady Malheiros Barbeitas, diplômée d’un Master 2, École des Hautes Études en Sciences Sociales, mention « Santé, Populations et Politiques Sociales » (Année universitaire 2011-2012)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Ce projet de recherche a pour objet l’analyse du développement des innovations médicales dans le domaine des maladies négligées. Les maladies négligées sont définies comme des maladies tantôt mortelles, tantôt débilitantes, se caractérisant principalement par un manque de traitement(s) adapté(s) qui est à mettre sur le compte de l’absence de débouchés commercialement rentables. Autrement dit, les laboratoires pharmaceutiques ont délaissé la mise au point de traitements destinés aux populations défavorisées des pays en développement, s’intéressant plutôt aux traitements qui ont la cote auprès des marchés plus rentables. En réalité, ce ne sont pas les maladies qui sont à proprement parler négligées ; ce sont au contraire ces populations qui semblent d’emblée vouées à l’abandon.

Les leishmanioses figurent ainsi dans la liste des maladies négligées, dans la mesure où ce groupe de maladies touche particulièrement les populations pauvres et démunies, issues de nombreux pays peu développés. Au Brésil les leishmanioses constituent un problème de santé publique majeur, et ce, pour deux raisons principales : eu égard à l’énorme variété de profils épidémiologiques et à une récente expansion vers les différentes régions brésiliennes, il s’agit d’une maladie très difficile à contrôler, qui touche un nombre toujours plus grand de personnes et d’animaux ; ensuite, s’ajoute à cette difficulté de contrôle la difficulté de traitement, qui relève de la pénurie de bons médicaments. En effet, l’une des recommandations de la politique sanitaire brésilienne est d’euthanasier les animaux infectés qui cohabitent avec les personnes – notamment les chiens – se trouvant dans des zones de transmission intense. Les seuls médicaments disponibles sur le marché sont ainsi dédiés aux personnes, de peur qu’une nouvelle vague de résistance s’y développe. Le développement de nouvelles technologies pour lutter contre ces infections s’avère donc urgent.

Toutefois, l’innovation dans ce domaine implique la création d’une nouvelle voie afin de compenser les inégalités de l’économie de marché. Selon Trouiller1, on sait qu’entre 1975 et 1999, seules 0,1% des nouvelles entités chimiques étaient destinées aux maladies négligées. En outre, les molécules les plus développés dans la ligne de production de médicaments antileishmaniens sont des reformulations. Par conséquent, la question qui se pose est : comment innover dans un marché peu attractif et de basse rentabilité pour le secteur privé ? Quelques solutions sont apparues à la fin des années 1990, lorsque les Médecins Sans Frontière ont déclenché un mouvement de mise en valeur des maladies négligées. L’ONG a rassemblé un réseau de scientifiques issus de différents pays en développement afin de lancer des projets d’innovation pharmaceutique visant à contourner l’abandon des activités de recherche et de développement de médicaments essentiels pour les populations défavorisées. Ainsi, la Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) a été inaugurée.

Les dispositifs d’innovation de la DNDi reposent sur un modèle de développement technologique partagé d’une part entre le nord et le sud, d’autre part entre le secteur public et le secteur privé. C’est-à-dire que la DNDi associe des institutions publiques et des entreprises privées issues de divers pays, formant par là-même des partenariats public-privé. Ces partenariats favorisent la mise en oeuvre des projets, accélérant ainsi le passage de la phase expérimentale à la phase d’utilisation thérapeutique. Dans ce cadre, on observe un nouveau modèle d’innovation, positionné en grande partie en dehors des circuits habituels du développement technologique de médicaments et de vaccins.

Parallèlement, d’autres organismes promeuvent la formation des partenariats public-privé pour l’innovation médicale dans le domaine des leishmanioses. Par exemple, l’IDRI (Infectious Disease Research Institut), une organisation à but non-lucratif qui mène des activités de recherche pour le développement des vaccins et des tests diagnostiques en coopération avec des entreprises, des organismes gouvernementaux et des instituts de recherche public/privé. En bref, ces organisations renforcent la capacité de recherche et le développement technologique dans des pays en développement. Il s’agit d’une alternative pour sortir de la dépendance technologique envers le Nord et traiter des maladies qui touchent, en particulier, les populations du Sud. Cette alternative est connue d’ailleurs comme la nouvelle géographie de l’innovation.

Cette recherche a pour objectif d’apporter une contribution à la manière dont on peut penser l’innovation médicale dans le cas de maladies négligées. Qui sont les acteurs engagés dans des projets d’innovation? Comment s’organise le réseau de scientifiques et le transfert de technologie entre les pays? Comment la DNDi et l’IDRI se positionnent face à la propriété intellectuelle? Quelles sont les stratégies de collecte de fonds pour entamer les projets d’innovation? Quelles sont les politiques publiques à mettre en oeuvre pour encourager les investissements privés sur ce domaine ? Comment l’État brésilien occupe la place vacante laissée par le secteur privé ?

 

Caractérisation de l’émergence d’une discipline technoscientifique et de son environnement associé : la biologie de synthèse.

Directeurs de thèse : Pierre-Benoît Joly
Laboratoire d’accueil : Unité SenS de l’INRA
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société

Candidat : Benjamin Raimbault, ingénieur agronome (AgroParisTech), Master 2 EDTS du Museum et d’AgroParisTech (2010-2011), Master 2 de l’EHESS, mention HSTS (2011-2012)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : La biologie de synthèse est communément considérée comme un domaine scientifique émergent et à vouloir la caractériser on se heurte immédiatement à l’absence de définition de référence. On peut néanmoins s’accorder sur la définition communément admise donnée par le consortium européen de recherche Synbiology : « La BS est l’ingénierie de composants et systèmes biologiques qui n’existent pas dans la nature et la réingénierie d’éléments existants ; elle porte sur le design intentionnel de systèmes biologiques artificiels, plutôt que sur la compréhension de la biologie naturelle » (Synbiology, 2006, page 5). Dans ce travail de thèse, l’attention portée à la biologie de synthèse se justifie par les points suivants :

  • Un espace très hétérogène et en émergence.

Certains spécialistes distinguent aujourd’hui trois approches distinctes en biologie de synthèse
(A. O’Malley et al., 2008; Malaterre, 2009; Heams, 2011) :

–        DNA-Based devices construction : souvent qualifiée de bottom-up de par son approche constructiviste, cette approche rassemble les travaux fondés sur l’ingénierie de composants synthétiques en mettant l’accent sur la standardisation de ces derniers.

–        Genome-drivencell engineering : Cette approche concerne tous les travaux s’intéressant à l’intégralité des génomes, de la recherche d’un génome minimal à la synthèse de génome.

–        Protocell creation : La dernière approche s’intéresse à la construction du plus petit système cellulaire possible avec comme question essentielle l’origine de la vie.

Il ne s’agit pas de prendre cette distinction comme figée mais de voir qu’elle illustre à la fois l’existence d’une diversité de biologies de synthèse (en termes disciplinaire, pratique, propriété intellectuelle, régulation des travaux effectués) et une renégociation des frontières.

  • Un espace centré sur l’application et l’approche ingénieur :

Les trois approches décrites ci-dessus partagent la même volonté de placer la construction et les applications au cœur de la discipline (Fox Keller, 2009), ceci bien qu’à ce jour seule une de ces applications (la semi-synthèse de l’artémisinine) n’ait atteint le stade de la production industrielle. Cette volonté applicative induit des rapports étroits avec l’industrie et conduit à poser d’emblée des questions concernant les risques et la propriété intellectuelle (Calvert, 2012). Cette logique applicative est ouvertement revendiquée par les chercheurs en biologie de synthèse, ainsi Jay Keasling, figure centrale du domaine, définit cette dernière comme étant « une science fondamentale centrée sur l’application ». La dimension de projet d’ingénieur est essentielle chez d’autres acteurs centraux comme Drew Endy dont le credo est de rendre ingénieurisable le vivant. S’il est contesté par certains chercheurs, les institutions créées par Endy constituent le cœur du réseau de la discipline émergente qu’est la BS. De nouvelles méthodes héritées de l’ingénierie, notamment l’ingénierie informatique, sont fréquemment utilisées par les biologistes de synthèse introduisant de nouvelles pratiques expérimentales comme l’itération (O’Malley, 2011). Utilisée très en aval notamment pour créer des modèles à partir des données expérimentales, l’informatique est mobilisée en amont de la mise en évidence empirique (Morange, 2012).

  • Un espace scientifique mis en débat et en devenir.

La forte résonnance médiatique de certains travaux (Gibson, 201 ; Ro et al., 200), de certaines personnalités (Endy, Keasling, Venter) ainsi que l’ambition de certains scientifiques pour le domaine ont fait naître conjointement intérêt, espoir, scepticisme et inquiétude envers la biologie de synthèse. C’est ainsi que l’on a vu naître un cortège d’initiatives publiques s’emparant de la question de l’émergence de la biologie de synthèse aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et plus récemment en France avec la remise d’un rapport de l’OPECST et la constitution d’un forum hybride (Observatoire sur la Biologie de Synthèse) chargé d’organiser des débats publics. La fin de la décennie marque également la naissance des premières oppositions à la biologie de synthèse avec la parution du rapport de l’association canadienne ETC Group, moteur d’une mobilisation associative mondiale en 2012. Une des spécificités de la biologie de synthèse est la volonté d’intégrer ou de devancer les éventuelles interactions avec la société en intégrant dans les projets de recherche des sociologues ou éthiciens.

Cette mise en débat est accompagnée de la mise en place de nombreux dispositifs ou études de prospective. Ainsi, en septembre 2012 le Royaume-Uni a rendu public une roadmap indiquant les étapes clés pour un développement futur de la biologie de synthèse sur son territoire. De même, dans le cadre du PCR6, le groupe TESSY (Towards a European Strategy for Synthetic Biology) a produit une roadmap traçant les étapes futures de la biologie de synthèse en Europe. De nombreux rapports de prospective mentionnant la biologie de synthèse comme étant un domaine clé pour le futur de l’économie (OCDE 2030, Santé 2025, EPO, Rockefeller Foundation 2010) utilisent la méthode de construction de scénarios. Le devenir de la biologie de synthèse est ainsi régulièrement mis en devenir autour de scénarios ou d’atelier scénarios ((Aldrich, 2008), Conférence internationale SB 4.0, journée  « Assises du vivant » de Vivagora, fiches scénario du Rathenau Instituut).