Résultats des financements 2012

Six bourses doctorales ont été allouées en 2012 :

Innovations thérapeutiques : entre dimension technique et sociale de la médecine, entre expertise médicale et implication des patients : la prise en charge des variations du développement sexuel

Directeur de thèse : Ilana Löwy
Laboratoire d’accueil : Centre de recherche, médecine, sciences, santé, santé mentale, société (CERMES3)
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société

Candidat : Thibeau Raphaël, diplômé d’un Master 2 de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, mention « Santé, Populations et Politiques Sociales » (Année universitaire 2011-2012)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Ce projet de recherche a pour objet le développement des innovations thérapeutiques  et leur impact sur les prises en charges médicales des variations du développement sexuel.  Les termes de « variations du développement sexuel » ou d’ « intersexuation », aujourd’hui  employés dans le milieu associatif et la recherche sociologique, désignent les conditions de  personnes nées avec des organes génitaux externes, des gonades, un profil hormonal et/ou un  caryotype variant par rapport aux normes sociales définissant les corps femelles et mâles. Ces  conditions, qui concernent entre 2 et 4% des naissances, sont de plus en plus explorées sur le  plan hormonal et génétique, mais nombre d’entre elles confrontent les praticiens à  l’incertitude et à des prises de décision particulièrement complexes.

Ce champ pose des enjeux intimes et sociaux pour les patients, des enjeux éthiques pour le  corps médical, des enjeux culturels et politiques pour la société. Ainsi, la prise en charge hormono-chirurgicale précoce des nouveaux-nés intersexués s’inscrit dans la problématique  plus large des chirurgies correctrices appliquées aux enfants lorsque le pronostic vital n’est  pas en jeu, à un âge où les patients ne sont pas en mesure de donner leur consentement éclairé.

A l’heure actuelle, des problèmes récurrents d’ordre physiologique, psychologique et social  surviennent chez les patients pris en charge selon le modèle de prise en charge dominant. Ce  modèle, mais aussi les autres approches médicales, sont très controversés et connaissent ces dernières années des évolutions importantes. La question des innovations, techniques ou  sociales, et de leurs origines, prend alors toute son importance.

Cette recherche a pour objectif d’apporter une contribution à la manière dont on peut penser l’innovation thérapeutique dans le cas de pratiques socialement problématiques.
Comment les innovations techniques et sociales se développent-elles et transforment-elles les prises en charge ? Se traduisent-elles par un changement dans les attentes et dans la satisfaction des patients ?

Ce projet présente un grand intérêt car il porte sur une question jusqu’ici peu explorée du point de vue de  l’innovation et repose, dans un contexte original, des questions  générales sur les dynamiques de la biomédecine, les relations entre  praticiens et patients, les liens entre innovation technique et sociale. A ceci s’ajoute une véritable dimension comparative dans la mesure où le projet s’appuiera d’ethnographies dans trois sites présentant d’importantes différences dans les manières de conduire et de réfléchir ces interventions hormono-chirurgicales.

Histoire de l’industrie du plutonium : gouverner l’ambiguïté de la technologie

Directeur de thèse : Dominique Pestre
Laboratoire d’accueil : Centre Alexandre Koyré
Axe thématique de recherche : 3 – La gouvernance globale – Les échelles de gouvernement par la science

Candidat : Hana Sim, diplômée d’un Master 2 de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, mention « Histoire des sciences, des technologies et des sociétés » (Année universitaire 2011-2012), et d’un Master de Sociologie de l’Université Nationale de Séoul (Année universitaire 2010-2011)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : En considérant la dualité de l’industrie du plutonium comme un objet important de gouvernement, ce projet étudiera des  modes de gouvernement en matière nucléaire et leurs étroites relations avec les  organismes internationaux. Ce sujet est en convenance avec le thème de  l’allocation sur deux points : l’interaction entre les échelles internationales et nationales, et l’évaluation des risques lors du transfert technologique entre pays. Depuis son origine, la technologie nucléaire était directement liée à la sécurité nationale et à l’enjeu géopolitique en raison de sa grande capacité destructive. En apparence, il y a une claire tension entre la convergence internationale pour la non-prolifération, et la divergence par la revendication de souveraineté nationale. Pourtant, aussi importante que l’enjeu militaire, la politique de la matière fissile possède une autre dimension : l’enjeu civil. Comme d’autres entreprises, l’industrie nucléaire a tendance à étendre son marché et à faire circuler des biens nucléaires aussi librement que possible. Pour cette raison, l’interaction entre les organismes internationaux et la politique d’un  pays devrait être ré-examinée à partir des différentes façons d’évaluer l’ambiguïté de la  technologie.

Ce processus de l’évaluation a également une relation intime avec la gestion de la sécurité liée à l’exploitation du plutonium. Pour le cas spécifique de  l’exportation  de la technologie et du plutonium, il s’agit non seulement d’une gestion efficace  du risque, mais aussi de catégoriser ce risque dans une logique soit civile, soit militaire.

Afin d’établir un processus légitime d’évaluation, les organismes  internationaux  développent  divers critères, logiques  et règles. Par une analyse de la dynamique croisée entre les échelles de gouvernement et la dichotomie du civil et du militaire, cette recherche tentera de saisir le mécanisme de gouvernement  concernant l’ambiguïté de la technologie.

La thèse aura pour but d’expliquer cette longue cohabitation du civil et du militaire en prenant pour exemple une série de technologies maniant le plutonium. Comment une technologie associée en même temps aux visions apocalyptiques et utopiques peut-elle être normalisée et gouvernée ? De quelle façon ces caractères  différents sont-ils classifiés et hiérarchisés ? Comment sont-ils influencés par des changements politiques et sociaux ?

La force du projet est d’entrer directement par la nature duale, et donc hautement  conventionnelle et ‘souple’, du plutonium.

 

Du droit à la science, de la science au droit : Productions et usages de l’expertise judiciaire

Directeurs de thèse : Jérôme Pélisse et Laurent Willemez
Laboratoire d’accueil : Professions, Institutions, Temporalités (PRINTEMPS)
Axe thématique de recherche : 2 – Transformation des régimes et institutions de production de connaissances ; 3 – La gouvernance globale – Les échelles de gouvernement par la science

Candidat : Romain Juston, diplômé d’un Master 2 de l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, mention « Recherche Sociologie » (Année universitaire 2011-2012), et d’une troisième année du diplôme de Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure de Cachan (Année universitaire 2011-2012).

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Les quelques travaux sociologiques existants sur l’expertise judiciaire ont en commun de citer la définition donnée par P. Fritsh (1985) qui voit dans l’expertise de justice « la rencontre d’une conjoncture problématique et d’un savoir spécialisé ». L’expertise judiciaire serait donc un outil à la disposition du juge pour l’éclairer sur une question technique.

Le point de départ de la thèse consiste à questionner le caractère d’évidence attachée à cette rencontre et à déplacer cette problématique au niveau des deux manières de décider des vérités que sont la science et le droit. En postulant que la rencontre d’un problème et d’un savoir spécialisé ne va pas de soi, on pose en effet la question de la rencontre entre le droit qui qualifie des situations et la science qui produit de l’information (Dupret, 2005). Il faut alors s’intéresser aux processus de traduction de la science vers le droit qui permettent d’expliquer les façons dont les expertises aident la justice, mais également les processus de traduction du droit vers la science, pour mettre au jour les conséquences du cadrage judiciaire sur cette activité scientifique. Pour ce faire, il apparaît heuristique de suivre les experts du laboratoire au tribunal, et avec eux leurs expertises de leur production aux usages auxquels elles donnent lieu. Mais plutôt que de construire l’objet sur ce mode chronologique, on peut le faire à partir de la question de savoir ce que le droit fait à la science et, réciproquement, ce que la science fait au droit.

Ce travail d’analyse de la production et des usages des expertises judiciaires dans le domaine médico-légal s’attache à retracer les relations au sein du laboratoire entre les experts, les ingénieurs, les techniciens et les secrétaires, avec une attention particulière portée aux interactions avec les acteurs du monde judiciaire, formellement manifestes au moment de l’ordonnance de commission d’expert, de la remise des scellés, et visibles dans des modes plus informels tels que les multiples conversations téléphoniques qu’experts et magistrats tiennent tout au long de l’expertise.

Autrement dit, cette étude de l’activité de laboratoire, et plus particulièrement de l’entrée du droit dans le laboratoire, s’intéresse aux modes de relations que celui-ci configure, lesquels varient selon la fonction qu’occupe la personne dans le laboratoire, et selon l’étape de la réalisation de l’expertise.

Le projet de thèse se rattache aux sociologies des sciences et du droit, dans la mesure où le projet de suivre des expertises, de leur réalisation concrète à leur intégration au processus de décision judiciaire, permet de croiser des problématiques issues de ces deux champs de la sociologie.

 

Trajectoires d’une innovation dans la médecine humanitaire transnationale – Dénutrition infantile et Aliments Thérapeutiques et Supplémentés Prêts à l’Emploi

Directeur de thèse : Maurice Cassier
Laboratoire d’accueil : Centre de recherche, médecine, sciences, santé, santé mentale, société (CERMES3)
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société

Candidat : Jean-François Caremel, diplômé d’un Master 2 Recherche de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), mention « Santé, Populations et Politiques Sociales »

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Selon l’OMS et l’UNICEF, la dénutrition aigüe touche plus de 55 millions d’enfants, dont 20 millions dans sa forme la plus grave. Cette pathologie est un co-facteur décisif dans 30 à 50% des décès d’enfants de moins de cinq ans dans le monde, tuant plus que Sida, Paludisme et Tuberculose réunis.

Au cours des dix dernières années, la réponse médicale à cette pathologie a connu deux changements de paradigmes majeurs : le passage d’un modèle de soins hospitaliers à une prise en charge ambulatoire (2000-2005), et l’émergence de solutions thérapeutique de prévention, primaire et secondaire (2006-…).

Ce passage d’un modèle « clinique », centré sur la pathologie individuelle, à un modèle de « santé publique», orienté sur un lien population-risque, a permis de démultiplier la prise en charge, comme la prévention, avec des résultats jusqu’alors jamais enregistrés.

Cette révolution thérapeutique a été autorisée par l’émergence, en 1996, des Aliments Thérapeutiques Prêts à l’Emploi (ATPE) et leur déclinaison, en 2006, sous forme d’Aliments Supplémentés Prêt à l’Emploi (ASPE). Ces produits, fruits d’un partenariat entre recherche publique (IRD), Société commerciale agroalimentaire (Nutriset) et monde associatif (ONG), ont été élaborés et testés à la fin des années 90, utilisés dans le cadre de recherches opérationnelles conduites par les ONG dans le cadre des crises humanitaires au tournant du siècle avant d’être standardisés avec la réponse de grande échelle engagée par MSF dans le cadre de la crise alimentaire au Niger en 2005. Ces intrants se diffuseront ensuite sur la prise en charge du VIH, de la tuberculose, du paludisme…

Cette innovation technique et opérationnelle est normalisée en 2007 dans une déclaration conjointe de l’OMS et de l’UNICEF. Sous l’impulsion des ONG et avec le relais des acteurs Onusiens, ce modèle s’est rapidement diffusé au point, en 2011, d’être mis en œuvre dans 55 pays, devenant un élément de gouvernance de la santé dans la médecine transnationale.

Cette recherche étudiera ces éléments et leur dynamique, qui sont une composante d’une nouvelle économie de l’innovation médicale et pharmaceutique qui se déploie dans le cadre d’une « nouvelle écologie institutionnelle » de la santé globale et du médicament. La thèse entend étudier ces dynamiques à partir d’une innovation en cours de déploiement, reposant sur les ATPE/ASPE, objet technique atypique, ni aliment, ni médicament, qui a radicalement fait évoluer le champ de la dénutrition. A travers cet exemple, la recherche contribuera à la socio-anthropologie des innovations et à l’analyse du passage d’innovations de la médecine humanitaire en normes de la médecine transnationale.

L’étude mobilisera des compétences variées dans une approche transdisciplinaire, au carrefour de la sociologie de l’innovation, de l’anthropologie de l’alimentation, du médicament et de la santé, et de l’anthropologie de l’aide humanitaire.

L’analyse portera sur 3 blocs de recherche, en interactions :

(1) le processus long et complexe du développement scientifique, social et politique de la pathologie et de ses réponses,
(2) les modes de socialisation de la pathologie et de ses produits par les actants dans ses multiples arènes,
(3) les controverses politiques et juridiques ainsi que les contraintes économiques et opérationnelles de la mise à l’échelle.

 

Légitimité et Bioéthique : L’apport normatif des juges et des agences.

Directeur de thèse : Florence Bellivier
Laboratoire d’accueil : Centre d’études juridiques européennes et comparées (CEJEC)
Axe thématique de recherche : 2 – Transformation des régimes et institutions de production de connaissances

Candidat : Margo Bernelin, diplômée d’un Master 2 bilingue des droits de l’Europe à l’Université Paris Ouest – Nanterre La Défense, mention « Droit anglo- américain » (Année universitaire 2010-2011).

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Dans le cadre de protocoles de recherches impliquant la personne humaine ou mobilisant des éléments du corps humain, les règles relatives à la bioéthique ont pour but de contenir les débordements éventuels de la science. Le résultat de l’adoption de valeurs éthiques par le législateur devant être la promotion d’une science responsable. Cette promotion participe de l’acceptation de nouvelles pratiques biomédicales controversées dans la société, telle que l’utilisation de cellules souches embryonnaires humaines par la recherche. Les règles offrent un cadre dans lequel la recherche est encadrée et où les droits des différents acteurs – chercheurs, participants, malades – sont respectés et protégés. Néanmoins la portée de toute règle est conditionnée par l’interprétation qui en est faite. Cette interprétation est effectuée par les agences administrativo-scientifiques, en charge de  l’autorisation  des  protocoles  de  recherches, mais aussi par les juges lorsque saisis de recours par des groupes opposés à certaines recherches. Une question se pose : quel est l’apport normatif de ces deux acteurs de la bioéthique ?

Le projet s’intéresse à l’interprétation des normes de bioéthique par les juges  et les agences en charge du contrôle de la recherche sur la personne humaine et sur les  éléments  du  corps  humain  en  France,  au  Royaume-Uni  et  dans  le  droit  de  l’Union  Européenne. Il propose de tirer les conclusions de l’apport normatif de ces deux  acteurs  en  redéfinissant  les  contours  du  concept  de  légitimité  dans  le  droit  de  la  bioéthique.

Cette recherche permettra d’approfondir le droit de la bioéthique sous l’angle de la gouvernance de la recherche, angle peu exploré jusqu’à présent. En particulier, le rôle du juge et des institutions de contrôle comme producteurs de normes reste à défricher. L’analyse comparée des systèmes français et britannique sera, sur ce point, riche d’enseignements. Les conclusions attendues sur le terrain de la légitimité des acteurs seront également déterminantes sur la construction future de la gouvernance de la recherche bioéthique en Europe.

Construction sociale de l’innovation et de ses marchés dans un monde digitalisé : le cas de la fabrication additive

Directeur de thèse : Philippe Larédo
Laboratoire d’accueil : Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS)
Axe thématique de recherche : 1 – Innovation et société

Candidat : Axel Lagnau, diplômé d’un Master 2 de Sciences Po.,  Master au croisement de l’étude des sciences humaines et de la communication (Année universitaire 2009-2011)

Durée du financement : 3 ans

Présentation de la recherche : Depuis la fin des années 1970, les pays d’Europe et d’Amérique du Nord sont particulièrement (quoique inégalement) touchés par le phénomène de désindustrialisation. Les secteurs stratégiques du charbon et de l’acier, chers aux pères fondateurs de l’Europe, ne sont plus au cœur de la production de richesse et du marché de l’emploi des pays développés. Certains reconnaissent dans cette tendance le passage vers une société postindustrielle tournée vers la production de connaissances. Selon ces analyses, le déclin actuel de l’industrie dans les pays développés est comparable à celui de l’agriculture au début du XXe siècle. Il annonce des bouleversements majeurs à l’échelle des techniques, des territoires et des sociétés. Critiquée par les défenseurs d’une économie industrialisée, cette tendance est considérée inéluctable – voire souhaitable – par d’autres acteurs. Sur fond de controverse, le secteur manufacturier traverse une période de transition technologique. La mise au point de matériaux novateurs, la production à l’échelle moléculaire et la volonté de respecter des critères de développement durable offrent les signes d’un monde industriel en pleine recomposition, une transition parfois même qualifiée de « troisième révolution industrielle ».

L’émergence des technologies de fabrication additive (FA) s’inscrit dans ce mouvement. L’aboutissement d’une première vague de recherches a souligné le potentiel de nouveautés et de transformations dont elles sont porteuses. Désormais, les technologies de FA débordent du cadre restreint de l’exploration technoscientifique. Une constellation d’acteurs hétérogènes mobilisent les technologies de FA dans des niches marchandes et non marchandes. Cependant, la FA est encore une innovation « en train de se faire » (Latour, 1989). C’est à travers cet objet de recherche instable que la thèse entend étudier la construction sociale de l’innovation et de ses marchés dans un monde digitalisé (construction  de communautés, cristallisation  des rôles et des positionnements d’acteurs, structuration institutionnelle des marchés et stabilisation de la valeur économique et sociale d’une technologie au stade de l’émergence). Il s’agit de cartographier ces dynamiques et de décrire la construction sociale d’une innovation et de ses marchés à travers le cas d’une technologie de rupture potentiellement porteuse de bouleversements majeurs. Ainsi, le sujet de thèse portera sur les modalités du processus d’innovation en aval de l’exploration technoscientifique, autrement dit, la diffusion et l’exploitation de l’innovation dans un monde digitalisé.